Avant l’arrivée du parlant à la fin des années 1920, un film n’était presque jamais projeté en silence. Un pianiste, parfois un petit orchestre dans les grandes salles, accompagnait l’image en direct. Près d’un siècle plus tard, cette pratique revient sous un autre nom, le ciné-concert, et elle ne se limite plus aux cinémathèques ni aux grandes salles symphoniques.
Pourquoi le ciné-concert séduit à nouveau
Deux mouvements se croisent. D’un côté, les orchestres jouent en direct la bande originale de films populaires pendant leur projection, devant des salles qui n’iraient pas forcément écouter un concert classique. De l’autre, des musiciens d’horizons très différents, du jazz à l’électro, composent une partition nouvelle pour un film muet et la jouent sur scène devant l’écran.
Dans les deux cas, le spectateur vient chercher ce que la séance ordinaire ne donne plus : un événement unique. La même projection, le même film, ne sonneront plus jamais exactement pareil. Pour un cinéma de quartier ou de station balnéaire, c’est un argument précieux face aux plateformes, qui peuvent tout proposer sauf la présence d’un musicien dans la salle.
Le phénomène touche aussi le jeune public. Les courts-métrages burlesques des années 1910 et 1920, avec leurs chutes, leurs poursuites et leurs gags sans paroles, fonctionnent très bien devant des enfants qui n’ont jamais vu de film muet. La musique en direct remplace les dialogues, et les rires de la salle font partie du spectacle.
Le format a aussi un avantage économique pour les petites salles : un film muet, un ou deux musiciens, une sonorisation légère. On est loin du budget d’un orchestre complet, et la séance peut se monter avec des artistes de la région.
Accompagner un film en direct, un exercice à part
Jouer sur une image n’a rien à voir avec un concert ordinaire. Le musicien ne peut pas ralentir quand il en a envie, puisque le film, lui, avance à vitesse constante. Une course-poursuite dure exactement le temps qu’elle dure, et la musique doit tomber sur le plan où le héros saute du train, pas deux secondes après.
La plupart des musiciens qui s’y essaient découpent le film en séquences, mesurent la durée de chacune et fixent un tempo pour chaque passage. Certains jouent avec un métronome dans l’oreillette, d’autres apprennent les repères visuels par cœur. Pour les formations amateures qui veulent tenter l’expérience, les outils de base sont gratuits : ce portail consacré à la musique réunit par exemple un métronome, un compteur de tempo à taper et une boîte à rythmes, de quoi caler un premier travail de répétition avant de passer devant l’écran.
La difficulté se situe ailleurs : il faut regarder le film des dizaines de fois, noter chaque coupe importante et accepter que certains passages restent improvisés. Les ciné-concerts les plus réussis laissent souvent une part de liberté au musicien, sur les plans longs où rien ne presse.
Le choix du film n’est pas qu’une question de goût
Un film muet n’est pas automatiquement libre de droits parce qu’il est ancien. En France, une œuvre entre dans le domaine public soixante-dix ans après la mort de ses auteurs, et un film en compte plusieurs : le réalisateur, le scénariste, l’auteur des intertitres, le compositeur éventuel. Un film de 1925 dont l’un des auteurs est mort tardivement peut donc encore être protégé. La copie utilisée compte aussi : une version restaurée peut être soumise aux conditions de l’organisme qui la diffuse.
Côté musique, le choix pèse autant. Un film au montage haché supporte bien une partition percussive ; un drame lent demande des musiciens capables de tenir une ambiance pendant de longues minutes sans lasser.
Ce que la tendance change pour les salles de cinéma
Pour une salle, programmer un ciné-concert oblige à penser autrement la séance. Le son vient de la scène et non plus seulement des haut-parleurs, la place des musiciens doit être prévue devant ou à côté de l’écran, et la billetterie se rapproche davantage de celle d’un spectacle vivant. Une salle peut en faire un rendez-vous régulier, une fois par saison ou pendant les vacances, quand le public de passage cherche une sortie différente.
Si vous envisagez d’en organiser un, commencez par un court-métrage muet de vingt minutes plutôt qu’un long-métrage : les musiciens auront le temps de le préparer sérieusement, et le public découvrira le format sans risquer de décrocher.
